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Les industriels du cuir ne donnent pas cher de leur peau




La restriction d’exportation des peaux brutes pourrait être levée. Ce qui inquiète l’ensemble des opérateurs du secteur du cuir. En effet, tanneurs, confectionneurs, chausseurs, maroquiniers et artisans se mobilisent et dénoncent cette mesure qui, si elle venait à être appliquée, perturberait fortement leur approvisionnement en matières premières.
Décidée en avril 2001 par le ministère de l’Industrie et du Commerce, suite à l’épidémie de la vache folle qui a entraîné une réduction de la disponibilité des peaux sur le marché international, la restriction d’exportation des peaux brutes de bovins et d’ovins visait la protection de l’industrie nationale du cuir et la garantie de la disponibilité des peaux brutes pour toutes les filières du secteur. Pourquoi aujourd’hui la donne pourrait-elle changer et que se passe-t-il sur le marché des peaux ?
Le ministère a été saisi par des abattoirs à El Jadida, AMA Holding, demandant la levée de la restriction car, peut-on lire dans un courrier de ce même département, «selon la société AMA HOLDING, l’augmentation accrue de la consommation des viandes rouges générée grâce à la stratégie agricole nationale (NDLR : le PMV), adoptée cette dernière décennie, s’est traduite par une abondance des stocks de peaux brutes qui dépassent les capacités de traitement de l’industrie nationale». Après réception de cette lettre, le ministère a provoqué, le 10 novembre, une réunion avec les représentants de la Fédération des industries du cuir ( FEDIC) pour, dit-il, «examiner la demande de la société AMA Holding». Approché, le directeur de AMA Holding, Abdelfatah Aamar confirme en effet avoir fait la demande et précise : «Je suis dans mon droit, étant donné que j’ai un important stock de peaux constitué durant ces deux dernières années en raison de la crise sanitaire. Je veux liquider ce stock, sinon les peaux vont se détériorer et vont être jetées à la décharge». Si, selon les industriels, le stock est de 200 000 peaux brutes, le patron de AMA Holding ne donne aucune indication à ce sujet, en revanche, il dit avoir proposé, au cours de la rencontre du ministère, aux industriels de leur vendre son stock de peaux selon ses conditions : «Soit être payé cash et sans délais de paiement». La rencontre du 10 novembre a donc permis, explique Azzedine Jettou, président de la fédération, «d’exposer la position des industriels qui s’inquiètent et craignent l’impact de cette éventuelle levée de la restriction d’exportation des peaux brutes sur notre activité». Quels sont alors les risques pour le secteur?
Si le ministère accepte, explique M.Jettou, d’accorder une licence d’exportation à cet abattoir d’autres opérateurs suivront et cela aura un impact négatif sur le marché des peaux qui n’assurera plus l’approvisionnement des unités de chaussures, de maroquinerie, de vêtements et d’artisanat. Ces industriels seraient alors contraints d’importer de l’étranger, souligne le président de la FEDIC, «des peaux de moindre qualité qui ne correspondent pas aux besoins des industriels, notamment les chausseurs, les producteurs de vêtements et de maroquinerie». Abondant dans le même sens, Thami Aamraoui, président régional de la Fedic à Fès, précise «qu’on ne trouvera pas à l’étranger des peaux de la même qualité que les peaux brutes locales qui ont une fine fleur adaptée aux exigences de fabrication et de qualité de nos donneurs d’ordre». Les peaux importées de Russie et d’Ukraine sont plus épaisses et ne conviennent pas, de l’avis de M.Aamraoui, au standard de qualité requis pour l’habillement et la chaussure. Le type de peaux importées est plutôt adapté à l’ameublement.

Avant de trancher, une étude du marché

Outre l’approvisionnement des industriels, la levée de la restriction d’exportation mettra à coup sûr, explique le président régional de la FEDIC, à mal le secteur, et en particulier la filière de la tannerie. Les pouvoirs publics, faut-il le rappeler, ont, depuis plusieurs années, œuvré pour l’industrialisation des abattoirs afin d’assurer une matière première de qualité et encourager les opérateurs à investir dans le secteur. Si l’autorisation d’exporter est accordée, les opérateurs iront vendre leurs peaux sur le marché international et n’investiront plus pour développer la filière. Ce qui «occasionnera de grosses pertes pour les tanneurs et compromettra surtout le projet de la Zone de Ain Cheggag qui est prévu dans la région de Fès et où opèrent 150 unités de tanneries», déclare notre source. Aussi, dans cette même région, la filière de l’artisanat risque-t-elle gros s’il y a levée de restriction des exportations. Pour Mohamed Hennaoui, président de la Bourse du cuir à Fès, «la levée de la restriction privera les industriels et les artisans de peaux de très haute qualité. Dans notre région, les dégâts seront importants, notamment une perte de main-d’œuvre qualifiée et la fermeture d’unités de production. C’est tout un savoir-faire qui risque de partir en fumée !». La filière compte 84 unités de production, 17000 fabricants de sacs de ceintures et de couffins et 7 000 cordonniers fabriquant des babouches et autres «chrabels». L’effectif global employé par la filière s’élève à 53 000 personnes. La pénurie de peaux sur le marché local et la perte de 90% de la main-d’œuvre sont autant d’arguments qui expliquent la forte mobilisation des artisans de la région qui prévoient, selon le président de la Bourse du cuir, «un mouvement de protestation, notamment des sit-in pour exprimer leur mécontentement et leur ferme opposition à une éventuelle autorisation d’exporter,d’autant plus que la demande a été faite par un seul et unique opérateur!». Au ministère de tutelle, on affirme «qu’aucune décision ne sera prise dans l’immédiat. Il faudra au préalable faire une étude de marché pour voir les tenants et aboutissants de ce dossier». L’étude a été d’ailleurs lancée la semaine dernière et «le ministère tranchera sur la base des conclusions de cette étude», conclut-on auprès du ministère de l’Industrie et du Commerce.

Des perspectives prometteuses

Les exportations du secteur augmenteront de 25% en 2022. C’est ce que prévoient les industriels du cuir. Cette hausse concernera toutes les filières confondues du secteur. Ce qui permettra, selon la Fedic, de dépasser le record d’export de 4,2 milliards de dirhams. Pour les peaux et cuirs tannés, la hausse est estimée à 38%. Selon les derniers chiffres officiels, le Maroc a exporté 2 109 tonnes de peaux et cuirs tannés contre 1277 tonnes pour l’année 2021.
Il est à noter qu’actuellement le prix des peaux aussi bien sur le marché local qu’à l’international est identique. Il se situe entre 120 et 220 DH pour les bovins, pour les peaux d’ovins il faudra compter entre 25 et 30 DH. Cette variété des prix est fonction de la saison, de la qualité, de la variété et de la surface de la peau.


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